On parle beaucoup en ce moment d’identité nationale. Ou plutôt, du grand débat sur l’identité nationale. Rajouter ces épithètes permet en effet de faire gonfler l’audience sur ce qu’est, finalement, la crise de la quarantaine de la France.

Pourtant, il suffit d’ouvrir des livres d’histoire pour avoir directement la réponse à une question qui n’en est pas vraiment une. La problématique ouverte par le ministre est de ’’faire émerger (...) des actions permettant de conforter notre identité nationale, et de réaffirmer les valeurs républicaines et la fierté d’être Français.’’.

Quelques commentaires.

  • on parle ici de trois points : des actions, de valeurs républicaines, et de fierté. La direction est bien lancée : ce n’est pas un "Connais-toi toi même" qui est lancé au peuple français; il s’agit, en tout premier lieux, de faire dégager des propositions d’actions à même de faire partager une fierté nationale à tous. Comprendre : chanter l’hymne national, la main sur le cœur, le matin (au fait, qui connait vraiment la Marseillaise? en ce qui me concerne, les seuls personnes de mon entourage qui en connaissent les couplets ont immanquablement fait l’armée; pas uniquement les quelques phrases qu’on chante avant les matchs de foot), accrocher dans chaque bureau de travail un emblème de la République, et bien payer ses impôts.
  • En deux mots, l’amalgame entre Nation et République est fait. Bien entendu, venant d’un ministre de la république, c’est un accident qui arrive vite; mais quand même, on peut s’y arrêter. La Nation désigne un peuple, la République une institution. Unir les deux pour le meilleur et pour le pire est un raccourci qui rend éternelle la République, et ce, contre toutes les observations historiques des derniers siècles. Pour être un peu plus explicite, la Vème république est la forme que les Français ont choisi en 1958, mais avant ça, ils avaient fait d’autres choix dans le passé, en passant par des périodes impériales.
  • Enfin, dernier point subtil mais néanmoins essentiel au discours : on propose de "conforter" l’identité nationale. Cela signifie naturellement que l’identité nationale est en danger, ce avec quoi je suis en désaccord complet. Il se trouve que la Nation est (une des rares utilisations nues du verbe être). On ne la construit pas, on ne l’altère pas, et elle n’est pas en danger contre l’envahisseur. Bien au contraire, c’est lorsque la Nation est en danger qu’elle ressurgit, c’est lorsqu’elle est coercée qu’elle s’exprime.

Je suggère en toute humilité de regarder ce qui se passe ailleurs dans le globe, tout particulièrement les lieux où le Nationalisme est encore vivant. On retrouve, sans surprise, des pays et régions du monde dans une situation critique. Il s’agit d’ailleurs souvent de régions dotées d’une histoire qui se distingue, sur une échelle de temps plus ou moins grande, de l’histoire des peuplades des environs. Nationaliste devient rapidement synonyme de séparatiste, dans ce contexte (on pense aux Corses, aux Bretons, aux Basques, pour citer les cas français, mais également aux Tchétchènes, aux Yougoslaves, etc. Le cas du Québec est à part. Le Canada est un pays "neuf", c’est à dire qu’il a été forgé de toute pièces (les frontières naturelles sont moins importantes en Amérique du Nord qu’en Eurasie). Il y a bien sur les Canadiens "de souche", c’est à dire ceux dont plusieurs générations d’ancêtres ont vécu dans le Grand Nord. Mais les Maisonneuve et Lafleur ne sont pas légions; il s’agit après tout d’un pays dont la quasi-totalité de la population est issue d’immigrants des quatre derniers siècles, dont une grande partie dans le siècle dernier.

Le Québec, Nation reconnue dans l’Etat, s’assume comme ayant sa propre identité. Mais cette fois-ci, l’identité affirmée par la certitude qu’ont les Québécois de former une nation ne provient pas de la différence qu’ils marquent par rapport à tous les peuples du monde, mais par rapport à leurs voisins anglophones, ayant un système politico-économique sensiblement différent (mais non éloigné) du leur. La grande guerre des Québécois est une bataille centenaire pour le maintien de leur langue - composante essentielle d’un peuple. Cette guerre se fait dans les lois aujourd’hui, mais était plus violente à une autre époque.

Je me souviens - Québec

Dans un contexte Européen, ceci se transpose de manière assez naturelle. L’identité d’un Etat de l’Union est certaine et établie; on voit alors se dégager deux tendances, entre ceux qui appellent pudiquement "Europe des Nations" l’Europe qui resterait au traité de Rome (on gagne des pépettes ensemble, mais chacun garde le droit de décider pour lui-même, et on ne cherche pas vraiment à construire de grandes coopérations ensemble), et ceux qui seraient partisans d’une Europe Fédérale, avec un gouvernement central, et des régions / états / provinces qui auraient chacune leurs caractéristiques - ce vers quoi pousse le traité de Lisbonne.

Ne nous voilons pas la face : ce n’est pas dans cette perspective là que s’oriente le débat sur l’identité nationale. L’ennemi virtuel désigné par la problématique de Nation n’est pas l’Italien ou le Polonais - on a passé l’âge, pas l’Anglais, avec qui nous aurons toujours des points de désaccord, mais qui reste discret vis-à-vis du grand public, et plus l’Allemand, grand ami depuis la réconciliation qui a suivi la construction européenne. L’ennemi vient de l’intérieur, un ennemi qui rejette le pays qui a donné ses yeux pour l’accueillir, le nourrir, et lui donner toutes ses chances.

Arrêtons-nous là.

La Nation n’est rien d’autre que ce que nous en faisons. Cette tautologie signifie en particulier qu’il ne sert à rien de polémiquer à ce sujet; dans l’histoire, on a rarement vu un groupe de personne se concerter sur qui il était de manière très humaniste... en tout cas, avant une guerre.

Au lieu de "décider" qui on veut être, et si on cherchait plutôt à s’en souvenir?