Les systèmes de type unix ont depuis des années intégré la séparation des identités. Ainsi, lorsque je me connecte à mon ordinateur, j'ai accès à mes propres données, et je fais en sorte que lorsque ma soeur s'y connecte, elle ait son propre compte, ses propres données, bien séparées, et comme ça les dossiers seront bien gardés[1].
Cela s'appelle la séparation des privilèges, et est souvent poussé à son extrème sur les serveurs : chaque processus, dans la mesure du possible, a ses fichiers qui lui appartiennent. Le serveur web (souvent, Apache) ne laissera pas le serveur SQL accéder à sa configuration. Et pour cause : ce sont des données privées. Ainsi, si un jour le serveur SQL est compromis, il a accès uniquement aux bases de données qu'il garde et administre [2]. Seul le super-utilisateur est plus fort que les autres utilisateurs.

A titre personnel, j'ai assimilé cette notion très tôt, en fait, avant même de découvrir son existence formelle dans les systèmes d'exploitation. En fait, dans la vraie vie, je sépare les différentes identités. Mon identité à l'école, séparée de mon identité familiale, par exemple. Puis, mon identité numérique, séparée de mon identité sociale. Arrive ensuite le travail, où je ne vais pas mélanger relations professionnelles et humeurs bloggueuses. Et bien sur, les activités associatives ne peuvent pas non plus être mélangées à tout ça.
Mais cette vision de mondes séparés s'effondre lorsqu'on fait face à la dure réalité. Ce qui se passe, c'est que les différents cercles (pour reprendre l'analogie Googléene) se recoupent, très souvent. Et même, il est plus improbable qu'ils ne se recoupent pas plutôt qu'ils soient tous disjoints. Comment fait-on lorsqu'on rencontre une personne qu'on ne connaissait que de pseudonyme, à la radio, ou sur Twitter ? Lorsque les séparations deviennent poreuses, c'est tout le modèle qui est remis en cause.
Devant ce problème, on peut avoir différents comportements. On peut sombrer dans la schizophrénie ou (non exclusif) la paranoïa, et barricader ses vies tant qu'on le peut, en enterrant les identités contaminées (donc impures) et en en créant d'autre de toutes pièces.
On peut également choisir d'assumer toutes ses identités et procéder à un jeu de fusion / acquisition en lançant des OPAs hostiles d'une identité vers l'autre. Sur le long terme, il ne peut en rester qu'une.
Enfin, et c'est ma démarche, on peut inspecter ses différentes personnalités, et voir si elles sont antinomiques sur certains points. Je tâche pour ma part de faire en sorte que chacune de mes représentations soit une projection de ma personne, selon un certain filtre. En les recoupant toutes, on me connaîtra alors assez bien - aussi bien que je le laisserai voir en tout cas.
Mais prendre la question de l'identité selon l'angle de l'image, c'est se fourvoyer, et suivre une pente très dangereuse. Soigner son image, c'est l'apanage des hommes politiques, dont la première exigence professionnelle, en démocratie, est d'accéder ou de se maintenir au pouvoir - donc de se faire réélire. Un bloggueur a le même problème : son rôle est d'être lu, et il doit donc pour ça avoir des abonnés. C'est pour obéir à cette règle que certains font appels aux "optimiseurs de sites" et autres SEO, plutôt que de soigner leur contenu. La forme et les artifices avant le fond. Hors, ce qui est plus important que de conserver ses lecteurs, c'est de conserver son âme.
Je pense en effet que parler d'unité de vie est bien, est nécessaire, mais ne doit pas faire oublier qu'on évolue avec le temps. On change, et nos objectifs dans la vie évoluent avec.
Est-ce que je suis le même, ayant étudié, que lorsque la technologie et le mystère qui l'entourait me fascinaient ?
Est-ce que je peux inviter en toute simplicité dans mon duplex aussi bien que je le faisais dans la chambre d'étudiant que je partageait ?
Est-ce que je vais vraiment utiliser le million d'euros que j'ai gagné au loto, tel que je me disais que je le ferais, quand j'étais idéaliste, qu'un million me paraissait proche de l'infini, que je n'avais pas d'enfant, et pas de problème de retraite en perspective ?
Ce sont ces questions qui sont difficiles. C'est facile de décider à quinze ans qui on veut être lorsqu'on devient un homme. Mais on n'a pas quinze ans éternellement, on perd un jour toutes les qualités qu'on avait dans son enfance, et il faut alors se battre quotidiennement pour se souvenir de l'image de l'Homme qu'on a, et s'en approcher.
La séparation des privilèges reste une des meilleures contre-mesures disponibles pour sécuriser son système facilement. Mais elle n'est rien sans une politique d'ensemble qui soit être cohérente. Inutile d'avoir un système blindé contre les attaques sur le réseau si on ne ferme sa session avant de partir déjeuner[3], et de la même manière, ça ne sert à rien de soigner chaque facette de son image, si la photo-portrait est hideuse. Et la question-titre : "pour vous, qui suis-je?" risque fort d'être un miroir aux alouettes si on n'a pas la carrure pour la poser en gardant malgré tout le cap de sa vie.